La libellule déprimée

La libellule déprimée

Pour cette nouvelle fiche entomologique, je vous propose de porter notre regard sur un odonate présent sur tout le territoire métropolitain : la libellule déprimée (Libellula depressa)

 

(Photo de Nuguets – La prise de dos permet de visualiser les détails de l’insecte.)

Porteuses de rêves chez les Amérindiens, les libellules symbolisent, au Japon, le bonheur. Tout d’abord associées aux puissances maléfiques en Occident, elles représentent aujourd’hui l’élégance et la liberté. La beauté des libellules n’a pas échappé aux artistes de tout genre : dessinateurs, graveurs, peintres, photographes, joailliers, tatoueurs ou bien poètes trouvent en elles une source d’inspiration intarissable tant leurs couleurs sont variées.

Les libellules font partie de l’ordre des odonates qu’elles partagent avec les demoiselles. Plusieurs éléments différencient les premières des secondes : les libellules, massives, positionnent leurs ailes à plat lorsqu’elles sont au repos, et leurs yeux, joints, englobent leur tête. Les demoiselles, quant à elles, fines et filiformes, ont les ailes accolées lorsqu’elles ne volent pas et possèdent des yeux en tête d’épingle, non contigus, qui surmontent leur boîte crânienne. Près de 5000 espèces d’odonates sont référencées dans le monde, dont la majeure partie se trouve en région tropicale. La France en héberge une petite centaine… quand même !

 

photo de Capdemat (Photo de Capdemat – Les libellules déprimées sont actives uniquement lorsque le soleil brille. Les muscles qui actionnent les ailes doivent se réchauffer pour permettre le vol de l’insecte. Cette remarque est importante pour le macro-photographe qui privilégiera les sorties au petit matin.)

Étroitement liée aux milieux humides, la vie des odonates débute dans le monde aquatique. La famille des libellules déprimées est inféodée aux eaux stagnantes : végétation, température et nourriture correspondent au développement des larves carnivores de l’animal. Au stade larvaire, leur régime alimentaire est constitué d’autres insectes, de larves, de vers, de petits têtards ou même de jeunes alevins. La larve possède une mâchoire particulière : à l’approche de sa proie, la partie inférieure de sa gueule se projette rapidement en avant pour saisir sa victime.

Gris-marron et peu esthétiques (selon nos critères de référence), elles se fondent dans leur environnement grâce à un mimétisme parfait avec les sols vaseux. Cette discrétion s’avère utile pour ne pas servir de repas aux grenouilles et aux poissons. C’est également particulièrement efficace pour s’approcher sans être vu de la victime dont elle se nourrira.

 

Photo Nuguets Émergence d'une libellule déprimée qui sort de son exuvie.  (Photo Nuguets – Émergence d’une libellule déprimée qui sort de son exuvie.)

En mai-juin, quand le redoux printanier réchauffe l’eau dans laquelle a grandi la larve, cette dernière quitte son trou d’eau pour une ultime transformation. Elle escalade une tige ou un brin d’herbe qu’elle saisit fermement puis patiente… Une fois sèche, la carapace se fissure sur la partie supérieure laissant apparaître un adulte juvénile au corps mou et extrêmement vulnérable : c’est l’émergence. Cette métamorphose, véritable spectacle offert par la Nature à l’observateur contemplatif, dure environ 2 heures !

Chez les libellules déprimées, tant qu’ils sont immatures, les deux sexes portent des couleurs identiques. Mais quelques jours plus tard, l’abdomen de la femelle vire au jaune-orange tandis que celui du mâle se pare d’un séduisant bleu azur.

 

Photo Aurore59930 Le dimorphisme sexuel se caractérise par une variation de la couleur de l'abdomen des sujets adultes matures. Jaune pour les femelle et bleu pour les mâles.  (Photo Aurore59930 – Le dimorphisme sexuel se caractérise par une variation de la couleur de l’abdomen des sujets adultes matures. Jaune pour les femelle et bleu pour les mâles.)

Les imagos possèdent 4 larges ailes nervurées indépendantes les unes des autres et 2 yeux disproportionnés et globuleux qui assurent une vue excellente à 360°. Les libellules déprimées sont d’apparence assez robuste : leur abdomen est large et aplati. Les adultes sont des insectes prédateurs qui capturent et dévorent leurs proies en vol : mouches, moustiques et moucherons constituent leur repas de base et jouent ainsi un rôle important de régulation. Le vol des libellules déprimées est vif, agile et précis. Chez le néophyte, la confusion avec un frelon est d’ailleurs fréquente.

En été, le mâle, au comportement territorial prononcé, défend farouchement sa pièce d’eau avec agressivité contre les concurrents potentiels. Cela se traduit régulièrement par des combats en vol où les protagonistes se percutent et s’agressent violemment. Lors de ses affrontements, les ailes des mâles odonates ont la particularité de crisser.

 

Photo Kalhéo Ce jeune mâle prend peu à peu sa couleur bleutée.  (Photo Kalhéo –  Ce jeune mâle prend peu à peu sa couleur bleutée.)

L’accouplement se déroule lors d’une pariade nuptiale appelée « cœur copulatoire ». Le mâle saisit la femelle derrière la tête à l’aide d’appendices anaux situés à l’extrémité de l’abdomen. Cette position permet le vol en tandem des deux partenaires.

A l’arrivée de l’hiver, dès les premières gelées, les adultes meurent pétrifiés par le froid…

Pour observer les libellules, il est préférable de fréquenter les zones humides : mares, zones marécageuses, étangs offrant des berges peu profondes… Cependant un bassin de jardin peut également accueillir cette espèce assez commune. L’observation des larves peut se faire tout au long de l’année en scrutant le fond des sols couverts de vase. Vous pouvez rencontrer les adultes entre fin avril et fin septembre.

A l’instar de nombreux insectes, les libellules s’activent les journées ensoleillées entre 10h00 et 18h00. En dehors de cette plage horaire, ces animaux restent immobiles, accrochés à une plante ou posés sur une branche : il est alors plus difficile de les apercevoir. Par ailleurs, vous pouvez profiter de la période des émergences pour les observer en toute tranquillité. Mais attention, à ce stade, les libellules sont particulièrement vulnérables alors, ne les manipulez pas au risque de perturber leur métabolisme !

 

Photo Nuguets (Photo Nuguets)

Une fois n’est pas coutume, la photographie de ce sujet est plus compliquée que son observation ! D’une part sa vue est perçante, ce qui ne favorise pas l’approche et, d’autre part, l’animal est vif ce qui complique la mise au point. Personnellement, j’opte pour un repérage entre 18h00 et 21h00 : je recherche les sujets postés sur un support élancé offrant une belle dynamique graphique. C’est seulement le lendemain matin, aux premières lueurs du jour, que je réalise mes prises de vue : les animaux repérés la veille sont alors engourdis par la fraîcheur matinale, la lumière y est plus douce et les gouttes de rosées subliment les libellules. Les cadrages serrés valorisent les nervures des ailes de l’insecte mettant en avant votre approche naturaliste, alors que les cadrages plus aérés favorisent les prises de vue artistiques… Alors à vos APN !

Un grand merci à Aurore59930, Capdemat, Kalhéo pour leur contribution photographique !

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Un Commentaire

  1. Thomas
    10 décembre 2013 at 9 h 23 min

    Superbe reportage


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